LA CHAUSSEE BRUNEHAUT

Le nom de « Chaussée Brunehaut » a été associé, au XIIIe siècle, à plusieurs routes, longues, droites, en Picardie, en Artois et dans le Nord-est de la France.

Dans la Somme, la traversée de villages parfaitement alignés au départ d'Amiens, juste à l’est depuis les Hortillonnages, en direction de Vermand, fait découvrir de nombreuses plaques de rues portant ce nom, dans le Santerre, au-delà de Villers-Bretonneux et plus précisément depuis Foucaucourt jusqu’à Estrées-en-Chaussée (partie orientale de l’actuelle commune d’Estrées-Mons).

Par ailleurs une autre route est nommée "Chaussée Brunehaut", celle qui relie Bavay à Vermand.

A l'origine, il pourrait s’agir de voies gauloises, peut-être établies sur des pistes néolithiques, restaurées et entretenues par les Romains. Seule la période d’utilisation par les Romains est attestée par des sources convergentes : bornes milliaires, table de Peutinger - copie du XIIIe siècle d'une ancienne carte romaine où figurent les routes et les villes principales de l'Empire romain qui constituaient le "cursus publicus", itinéraire d’Antonin - un guide de voyage de la Rome antique, qui recense les villes-étapes de l’Empire romain, et les distances les séparant.

Ce réseau de voies gauloises a favorisé la conquête de la Gaule par les Romains. Jules César ne se plaint d’aucune difficulté de déplacement.

Les Romains, qui mesurent les voies de tout leur empire en milles (milia), continueront à utiliser dans le nord de la Gaule la lieue (leuga) gauloise. De nombreux noms de véhicules romains sont d’origine gauloise: « carrus » mais aussi « carpentum », « rheda » ou « raeda », « petorritum », « cisium » et « capsum » qui attestent du savoir-faire des charrons gaulois.

La source principale de nos connaissances sur les « chaussées Brunehaut » est une enquête de Jules Vannerus publiée en 1938 où il a relevé un nombre important de mentions anciennes tirées de documents administratifs et judiciaires.

ORIGINE DU NOM

Bien des légendes tentent de justifier des dénominations déjà bien établies.

Le roi Brunehaut

La première légende, bien oubliée aujourd’hui et reléguée depuis longtemps au rang des fables, avait été popularisée par Jean Wauquelin dans ses Chroniques du Hainault, manuscrit du XVe siècle, chef d’œuvre d’enluminure.

Cette traduction de Jean Wauquelin des Annales historiae illustrium principum Hannoniae rédigées à la fin du XIVe siècle par Jacques de Guyse est une commande de Philippe le Bon, fondateur de l’Ordre de la Toison d’or, « par laquelle exposicion et translacion au plaisir de Dieu polra a tous oans et lisans, plainement apparoir la noble procreacion et lignie, et comment est descendus mon dit tres redoubté et tres puissant seigneur du hault, noble et excellent sang des Troyens. »

La dynastie mérovingienne s’en réclame dans les chroniques de Frédégaire. Le modèle est bien sûr l’Énéide.

Bavo, cousin de Priam, fuyant la ville de Troie assiégée, gagna après différentes aventures une terre hospitalière où il fit bâtir une cité qu’il appela « Belges », l’actuelle Bavay. Sept routes, dédiées aux planètes Jupiter, Mars, Vénus, Saturne, Mercure, le Soleil et la Lune, partaient des sept temples de la cité.

Mille ans avant J.-C., « Brunehildis », druide et roi, fit paver les sept « chaussées générales » joignant « Belges » aux limites de son royaume. À cause d’un retour fatal aux monarchies électives, les Belges perdirent leur unité et ne purent résister aux invasions romaines.

LA REINE BRUNEHAUT
L'histoire de la reine Brunehaut est une histoire pleine de sang à l'une des époques les plus cruelles et les plus fertiles en affreux épisodes.

Selon le chroniqueur Frédégaire, Brunehaut, fille d'Athanagilde, roi visigot d'Espagne, femme de Sigebert d'Austrasie, voit son époux assassiné en 575, à Vitry-en-Artois. Exilée à Rouen par ses ennemis Chilpéric et Frédégonde, elle y rencontre Mérovée, fils de Chilpéric qu'il l'épouse. La sombre fureur de ses beaux-parents s'acharne sur le jeune ménage ; Mérovée, tonsuré, est séparé de sa femme qui s'enfuit à Metz.

Chilpéric meurt, assassiné lui aussi et les ennemis de Brunehaut assurent que c'est elle qui a armé la main qui a donné la mort à son beau père.

Les années passent et Brunehaut règne sur l'Austrasie et la Bourgogne. La rage s'empare alors de Frédégonde ; les armées des deux reines se rencontrent entre Laon et Soissons, Brunehaut est vaincue, mais Frédégonde ne survit guère à sa victoire. Et Brunehaut, qui se croit trop tôt triomphatrice, se débarrasse de ses ennemis, les leudes austrasiens;

La reine s'enfuit en Bourgogne, auprès de son fils Thierry. A la demande des leudes d'Austrasie et de Bourgogne, la vieille reine de quatre-vingt ans est arrêtée est mise à mort : Brunehaut liée par les cheveux, par un bras et par un pied à un cheval sauvage est déchiquetée dans une course épouvantable.

Si le poète Fortunat a loué sa grâce et sa beauté, saint Grégoire de Tours l'a dépeinte comme un modèle de vertu, saint Grégoire le Grand la cite comme une pieuse reine, une mère chrétienne, une femme pleine de vertu. Alors le témoignage haineux du chroniqueur Frédégaire peut-il faire oublier ces affirmations solennelles ?

Parmi les réalisations surprenantes, les gens du moyen-âge trouvaient étranges ces routes si anciennes, si droites que nul être humain ne semblait avoir pu réaliser seul. Il y fallait une intervention surnaturelle: c'est le diable, racontait-on...

Jean d'Outremeuse, nous assure en 1398 : « en l'an 526, commença à faire la reine Brunehaut moult de merveille par nécromancie, et fit une chaussée toute pavée de pierres du royaume, d'Austrasie jusqu'au royaume de France et de Neustrie, jusqu'en Aquitaine et en Bourgogne... Et tout cela fut fait en une nuit, et le fit faire par les esprits malins, comme Virgile faisait en son temps. Cette chaussée sert toujours, nous la nommons chaussée Brunehaut».

Toutes ces chaussées sont en pays de langue romane et les plus anciennes mentions se rencontrent en Artois et en Picardie. C'est à Douriez en 1205 que ce nom apparaît pour la première fois ; en 1242 à Saint-Léger ; en 1248 à Domart-en-Ponthieu ; jusqu'en 1260 la région semble avoir le monopole.

Et pourtant la reine Brunehaut n'a jamais régné sur ces provinces et c'est pourtant là que sa popularité semble la mieux établie.  Est-ce une "fantaisie d'érudit, de poète... postérieure à la renaissance carolingienne et sans le moindre rapport avec la réalité, la Reine franque n'ayant jamais rien fait pour les routes." 

LE RECIT D'UNE EPOPEE

Selon un écrit de Huon de Bordeaux,  du début du Xlle siècle, Aubéron se proclame le fils de Jules César "qui fit faire les chemins". Dans le poème d'Aubéron ajouté à l'autre c'est encore Jules César qui construit les routes avec le concours de sa mère qui porte le nom de Brunehaut.

Ainsi une chanson de geste donne une origine à une tradition populaire ! Autre étrange confusion, un auteur danois, Shütte, semble avoir bien établi que Brunehaut et Brunehild ne font qu'une seule et même personne et Sigebert et Siegfried se confondent involontairement.

Ainsi les légendes populaires franque et germanique dans un singulier mélange, donnant une reine et une walkyrie se rejoignent comme origine de ces routes droites et parfaites qui unissent les villes du Nord de la Gaule dès les temps les plus lointains de notre préhistoire.